On travaille sur trois œuvres : l’Affiche Rouge de 1944, une lettre de Missak Manouchian en lien avec cette affiche, et enfin un poème d’Aragon « Strophes pour se souvenir », écrit en 1955, qui reprend ces événements historiques.

On a ainsi deux documents historiques qui n’ont pas à proprement parler de qualité artistique, et un poème qui a clairement été écrit avec une dimension littéraire.

En 1944, la France est sous l’occupation nazie. Des hommes ont fait dérailler un train, et les nazis en réaction font placarder sur les murs des affiches présentant ces hommes comme des terroristes. C’est évidemment une question de point de vue : pour les Français au contraire ces hommes sont plutôt vus comme des résistants. Ci-dessous la célèbre affiche qui a été placardée, appelée l’Affiche rouge. Elle montre les hommes arrêtés et qui vont être condamnés à mort par les nazis. Parmi ces hommes se trouve Missak Manouchian. Juste avant de mourir, celui-ci écrit une lettre à sa femme particulièrement émouvante.

 

 

Dans cette lettre (ci-dessous), Manouchian explique à sa femme qu’il est triste de la quitter, qu’il ne regrette en rien son geste qu’il affirme avoir fait pour l’humanité. Il lui demande d’être heureuse après sa mort, d’épouser quelqu’un et d’avoir des enfants.

 

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel

 

C’est cet événement historique qui est repris par Aragon dans son poème « Strophes pour se souvenir » ci-dessous.

 

"Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

 

Nul ne semblait vous voir français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents

 

Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments

Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

 

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan

 

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le coeur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant."

 

Dans le titre la référence à l’événement n’apparaît pas. Toutefois dès le troisième vers du poème on peut lire « Onze ans déjà ». Le poème étant publié en 1955, cela nous amène bien à l’année 1944.

Le thème du poème est tout d’abord de rappeler un événement. Le thème est fondé sur des images dramatiques, liées aux couleurs (le rouge, le noir et le gris) qui sont celles présentes sur l’Affiche rouge. L’auteur l’évoque même explicitement lorsqu’il écrit dans la deuxième strophe l' « affiche qui semblait une tache de sang » placardée sur les murs pour faire peur aux passants. Le poète présente les résistants comme des hommes courageux, guidés par leur conviction. Il change ainsi la typographie, écrivant soudainement en majuscules les mots « MORTS POUR LA FRANCE » qui suggèrent donc des patriotes, des héros. La question du patriotisme est importante puisque Missak Manouchian n’est pas d’origine française, et certains s’étaient alors demandé si l’on pouvait parler de « patriotes » pour des gens qui n’étaient pas d’origine française. Ainsi, dans son poème, Aragon raconte non seulement un événement mais pose d’autres questions.

Ce poème cherche ensuite à émouvoir, à susciter de la compassion. Il vise à faire comprendre à ses lecteurs la valeur de la vie, dans une société qui est toujours très marquée par l’expérience de la guerre et qui a besoin de se souvenir.

Aragon donne la parole à Manouchian, puisque sa lettre est particulièrement émouvante, sensible. Il se trouve que Manouchian était également un poète. Cette lettre intime, elle-même écrite par un poète, a donc une véritable valeur littéraire. On trouve alors une sorte de mise en abyme, un poème dans le poème, qui rend le texte d’Aragon plus dense encore. Le fait que Manouchian continue d’être cité dans le poème permet de continuer, d’une certaine façon, de faire vivre l’homme décédé.

Pour terminer, il faut se demander quel est le message du texte. Assurément, il ne s’agit pas d’un message désespéré. Aragon écrit ainsi que Manouchian « meurt sans rancune et sans haine », et l’image qui apparaît alors est une image de renaissance, de vie. Il s’agit finalement du rôle même de la poésie, de continuer de porter un message d’espoir et de vie. On dénonce ici des événements vécus, tout en proposant une création, donc un mouvement de marche en avant. C’est pourquoi la poésie est indispensable, en particulier pour traiter des événements particulièrement difficiles à vivre.

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